Un trouble transmis d’une génération à l’autre ne relève pas forcément du même mécanisme que celui vécu directement par une personne. Certains effets psychiques persistent même lorsque les événements sources ont disparu depuis longtemps. Les conséquences ne se limitent pas à une reproduction fidèle des souffrances initiales : elles peuvent aussi modifier les comportements, influer sur la santé mentale ou façonner la manière dont une famille se raconte son histoire.
Les distinctions entre transmission directe et indirecte suscitent des questionnements en psychologie clinique. Les chercheurs observent des variations notables dans la manière dont les traumatismes s’inscrivent dans les liens familiaux et sociaux, influençant durablement les modes de vie.
Comprendre les notions de traumatisme générationnel et intergénérationnel
Dans le langage des spécialistes, deux termes se croisent fréquemment : traumatisme transgénérationnel et traumatisme intergénérationnel. Tous deux concernent la transmission de séquelles psychiques à l’intérieur de la sphère familiale, mais ils ne désignent pas tout à fait la même réalité. Prendre le temps de les distinguer, c’est mieux comprendre la façon dont nos histoires s’enchevêtrent.
Le traumatisme transgénérationnel se manifeste chez les descendants qui n’ont pas directement vécu l’événement initial. Pensons aux enfants et petits-enfants de personnes marquées par la guerre, une catastrophe ou l’exil : ils héritent, parfois à leur insu, de blessures que le temps n’a pas effacées. Les travaux de Rachel Yehuda avec les enfants de survivants de l’Holocauste illustrent ce phénomène : des signes biologiques et comportementaux persistent, sans exposition directe à la violence d’origine.
En parallèle, le traumatisme intergénérationnel englobe le passage de traumatismes, vécus ou transmis, d’une génération à l’autre. Il s’agit autant de la répétition de situations douloureuses (abus, violences, secrets familiaux) que de l’impact prolongé d’un drame collectif. Cette dynamique peut s’étaler sur plusieurs générations, tissant une toile complexe au sein de la famille.
Pour éclairer ces nuances, voici ce que recouvrent ces deux notions :
- Le traumatisme transgénérationnel : la transmission de séquelles à des membres de la famille qui n’ont pas connu l’événement de départ.
- Le traumatisme intergénérationnel : la circulation, qu’elle soit vécue ou héritée, de souffrances entre plusieurs générations.
La différence entre traumatisme générationnel et intergénérationnel révèle la complexité des liens psychiques à l’œuvre. Les récits cliniques, les analyses historiques et la parole des familles prouvent que le passé ne s’efface pas d’un trait : il s’inscrit dans les corps, dans les mots, parfois au creux même de la biologie.
En quoi ces deux formes de traumatismes se distinguent-elles vraiment ?
Le traumatisme transgénérationnel ne se confond pas avec le traumatisme intergénérationnel. La nuance ne relève pas de la simple terminologie : elle touche à la nature de la transmission. D’un côté, la dimension transgénérationnelle concerne des séquelles héritées par des personnes n’ayant jamais traversé l’événement à l’origine du trouble. Les descendants portent en eux des traces de chocs, guerres, violences, famines, sans en avoir été les témoins directs. Les études sur les enfants de survivants de l’Holocauste mettent en évidence des modifications du taux de cortisol et l’apparition de troubles anxieux, alors même que ces enfants n’ont jamais franchi la porte d’un camp. La souffrance glisse d’une génération à l’autre, sans expérience vécue.
À l’inverse, le traumatisme intergénérationnel s’ancre dans la répétition ou la circulation de situations douloureuses vécues par plusieurs membres de la famille. Violences parentales, secrets, abus : la transmission se fait cette fois par la parole, les comportements, les silences, tout ce qui façonne le quotidien familial. La chaîne n’est pas qu’héritage : elle relève aussi de la répétition parfois inconsciente des mêmes schémas, génération après génération.
Pour mieux saisir la différence, voici une synthèse des points clés :
- Le traumatisme transgénérationnel : des séquelles transmises à des personnes qui n’ont pas vécu l’événement initial.
- Le traumatisme intergénérationnel : circulation et reproduction de la souffrance au sein du même groupe familial.
La transmission des traumatismes ne s’explique ni par la seule biologie, ni par un simple récit familial. Elle mêle facteurs épigénétiques, conduites apprises et processus psychiques, dessinant une cartographie subtile de la mémoire et du vécu partagé. Comprendre cette distinction, c’est accepter que nos histoires familiales se tissent à la lisière du vécu, de l’héritage et de la répétition.
Transmission du traumatisme intergénérationnel : mécanismes et exemples concrets
Le traumatisme intergénérationnel suit des chemins précis, loin du hasard. Trois grands types de transmission se dessinent : épigénétique, comportementale, psychologique et émotionnelle. Les recherches menées par Rachel Yehuda sur les descendants de survivants de la Shoah révèlent des modifications de certains marqueurs biologiques, notamment le taux de cortisol, chez des enfants qui n’ont jamais été confrontés à la Shoah elle-même. Des études sur la méthylation de l’ADN montrent que l’expression des gènes liés au stress peut se modifier, un phénomène d’abord repéré chez l’animal, puis confirmé chez l’humain.
La famille, elle, devient le terrain d’une transmission plus subtile. Les enfants captent les réactions, les silences, les habitudes de parents éprouvés par un passé douloureux. Ils intègrent des comportements, parfois des non-dits, qui orientent leur perception du monde. Anne Ancelin Schützenberger, figure de la psychogénéalogie, a mis en lumière l’impact des secrets de famille et des fantômes familiaux : l’anxiété, les troubles de l’humeur ou les difficultés relationnelles chez les descendants témoignent d’un héritage silencieux mais tenace.
Quelques situations illustrent la transmission intergénérationnelle :
- Un enfant témoin de violences conjugales, même sans être directement visé, peut présenter à l’âge adulte une tendance à la peur, à l’hypervigilance ou au retrait social.
- Des conflits ou ruptures qui se répètent dans la famille, sans explication tirée du vécu immédiat, signalent souvent une souffrance transmise de génération en génération.
Le transfert intergénérationnel s’inscrit dans le corps, les attitudes, les émotions. Il s’infiltre dans le quotidien, bien au-delà des simples récits familiaux. Ce phénomène, longtemps ignoré, s’impose aujourd’hui comme une clé de compréhension de nombreuses difficultés psychiques.
Des pistes pour se libérer du poids des traumatismes transmis
Identifier un traumatisme transgénérationnel passe d’abord par un travail de dévoilement : il s’agit de sortir de l’ombre des histoires longtemps tues. La psychogénéalogie propose de dresser un génogramme ou un arbre généalogique pour cartographier les évènements, les ruptures, les deuils qui ont jalonné la lignée. Cette démarche permet de repérer des répétitions, des symptômes sans cause apparente, des conflits persistants. Ce cheminement exige écoute, patience et une attention particulière portée aux silences autant qu’aux paroles.
Les approches thérapeutiques sont variées. La thérapie transgénérationnelle, les constellations familiales, l’EMDR (désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires) ou l’hypnothérapie ouvrent la voie à une prise de distance avec les blessures du passé. Ces outils aident à faire la part entre ce qui relève de l’histoire familiale et ce qui appartient réellement à la personne. D’autres méthodes, comme la psychothérapie classique, la sophrologie, la méditation ou l’art-thérapie, accompagnent la reconstruction, en favorisant l’expression des émotions et la capacité de rebondir.
Un autre levier puissant réside dans le dialogue intergénérationnel. Rétablir l’échange entre parents et enfants, oser parler du passé, reconnaître les blessures, cela change la dynamique familiale. Les ressources puisées dans la famille peuvent transformer le legs du traumatisme en transmission de résilience. La parole, la compréhension mutuelle et parfois le pardon ouvrent un chemin vers l’apaisement, sans gommer le passé mais en laissant entrevoir une autre façon d’avancer.
Rien ne s’efface vraiment, mais tout peut se transformer. Et si la force de demain se trouvait justement dans la capacité à faire dialoguer les mémoires ?


